SOCIÉTÉ

Qui, de l’État ou de la Société d’Énergie et d’Eau du Gabon (SEEG), doit éponger les pertes immenses subies par les populations ?

Pendant soixante-douze heures interminables, le temps s’est figé dans une obscurité suffocante pour des dizaines de milliers de Gabonais. Du samedi 23 mai au matin de ce mardi 26 mai 2026, la commune d’Owendo, les confins de Bikélé, le cinquième arrondissement de Libreville, ainsi que les secteurs du PK 12 et de Bizango Rails ont été purement et simplement coupés du monde moderne. Une éternité de délester, née d’un incendie sur les installations vétustes du poste source 20 kV de la centrale thermique d’Owendo.

Si les ampoules ont fini par scintiller de nouveau au petit matin, ramenant un semblant de vie et quelques cris de soulagement dans les concessions, le réveil laisse un goût de cendre. Derrière le silence pesant des congélateurs éteints, c’est le spectacle désolant d’un désastre économique domestique qui s’offre au regard.

Il suffit de parcourir les ruelles d’Akournam, de Bizango ou de la SNI Owendo pour humer l’odeur de la détresse. Celle des denrées périssables amassées au prix de lourds sacrifices financiers et jetées par sacs entiers dans les bacs à ordures. Des cuisses de poulet dégelées, du poisson pourri, des légumes flétris, des marmites de feuille de manioc tournées. Pour les ménages modestes et les petits commerces de proximité, ce black-out n’a pas été qu’un simple inconfort esthétique ou une affaire de bougies allumées à la hâte. C’est un coup de massue budgétaire en pleine période de conjoncture économique difficile.

Dans un pays où la conservation des vivres frais reste le seul rempart contre l’inflation des marchés quotidiens, priver une population de la chaîne du froid pendant trois jours équivaut à piller son garde-manger. Les cris de joie au retour du courant ne parviendront pas à masquer l’amertume des pères et mères de famille devant leurs réfrigérateurs vides, condamnés à subir les conséquences d’un réseau électrique incapable de tenir ses promesses.

L’obscurité a un coût, et ce sont les plus démunis qui viennent d’en régler le premier versement directement à la poubelle. Au-delà de la colère légitime se pose désormais la question cruciale de la responsabilité civique et financière. A qui incombe la responsabilité de cette catastrophe ? D’un côté, la SEEG met en avant le cas de force majeure, plaidant le sinistre technique sur des infrastructures datant parfois des années 1970 pour s’isoler derrière son narratif managérial habituel.

Certes, l’entreprise rappelle volontiers que des mécanismes d’accompagnement et de dédommagement théoriques existent. Mais dans les faits, quel habitant de Bizango ou de Bikélé aura le courage et les moyens d’entamer le parcours du combattant administratif requis pour se faire rembourser quelques kilos de poisson gâté ? La SEEG, par sa position de monopole contractuel, commet une faute de gestion systémique en n’anticipant pas la défaillance d’outils industriels pourtant connus pour leur obsolescence. Elle est le prestataire défaillant ; la logique voudrait qu’elle paie sans conditions.

D’un autre côté, l’œil se tourne inévitablement vers l’État actionnaire et régulateur. C’est à la puissance publique qu’incombe le devoir de garantir la sécurité énergétique de ses citoyens et de veiller au respect du cahier des charges de la concession. En laissant mourir les investissements structurels au profit de colmatages d’urgence, il devient complice direct du préjudice. Lorsque le service public de l’électricité flanche à ce point, l’État doit endosser sa responsabilité solidaire. C’est à lui de contraindre la SEEG à indemniser de manière simplifiée et forfaitaire les zones sinistrées, ou à défaut, de subventionner directement un fonds de secours pour les micro-commerces asphyxiés par ces 72 heures de vide.

La réalité est que les Librevillois se fichent de savoir dans quel bureau se rejette la faute. Ce qu’ils retiennent, c’est que les factures de la SEEG tombent à date fixe avec une régularité mathématique, tandis que la fourniture d’énergie, elle, reste une loterie permanente. Il est temps que la peur change de camp : si le consommateur paie pour ce qu’il consomme, le fournisseur doit impérativement payer pour ce qu’il détruit.

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