Crise de l’eau : Incapable de gérer seul, l’État rappelle les livreurs privés en urgence
L'offensive se voulait musclée, elle a failli virer à la catastrophe humanitaire en une seule journée. En décrétant l’état d’urgence hydrique dans le Grand Libreville, le gouvernement gabonais pensait reprendre la main en excluant brutalement les opérateurs privés du circuit de distribution. Mais vingt-quatre heures d’un black-out logistique total auront suffi à faire plier les autorités, forcées de réintégrer en urgence ces mêmes transporteurs qu’elles clouaient au pilori la veille pour sauver une stratégie publique au bord du gouffre.
Tout a commencé par un coup de force réglementaire sous couvert de l’article 159 de la loi n°011/23. Estimant que les livreurs indépendants profitaient de la pénurie pour s’enrichir sur le dos des populations, le ministère de l’Accès universel à l’Eau et à l’Énergie a ordonné la saisie spectaculaire de 55 camions-citernes et suspendu la vente privée d’eau. Une démonstration d’autorité qui a instantanément grippé la machine économique et sociale de la capitale.
La réalité du terrain a immédiatement douché les ambitions gouvernementales. Privé du réseau logistique privé, le dispositif étatique s’est effondré sous le poids d’une demande disproportionnée. Les usagers se sont heurtés au silence d’un numéro vert 18 totalement saturé et incapable de traiter les appels. Devant l’imminence d’une rupture de stock généralisée et face aux alertes pressantes des parlementaires, de la société civile et des milieux d’affaires, l’illusion d’une gestion purement étatique s’est évaporée en quelques heures.
Face à ce fiasco logistique naissant, la réaction s’est orchestrée au plus haut sommet de l’État. Sur injonction du président Brice Clotaire Oligui Nguema, le ministre Philippe Tonangoye a dû convoquer d’urgence les propriétaires des véhicules saisis pour des négociations de crise au Palais des Sports. Ce tête-à-tête s’est soldé par une reculade inévitable : l’armée et les forces de sécurité, initialement censées assurer seules le relais, devront finalement composer avec les transporteurs privés pour éviter l’asphyxie du Grand Libreville.
Pour masquer ce rétropédalage forcé et conserver une once de légitimité, le gouvernement tente de sauver les apparences en imposant une nouvelle grille tarifaire drastique. Les opérateurs privés sont désormais contraints de facturer 400 FCFA pour 100 litres, 800 FCFA pour 200 litres, 2 000 FCFA pour 500 litres et un plafond de 4 000 FCFA pour un mètre cube. Pour faire avaler la pilule et inciter les transporteurs à reprendre le volant, l’État a dû concéder un abandon total des taxes municipales, douanières et commerciales, exigeant en contrepartie une simple régularisation administrative auprès de la Direction générale de l’Eau.
Cette volte-face en un temps record met en lumière l’impréparation des autorités face à une crise d’une telle ampleur. En voulant diaboliser les acteurs privés sans avoir les moyens de les remplacer, le gouvernement a exposé ses propres limites logistiques. Si le compromis trouvé in extremis permet de relancer l’approvisionnement, la gestion de cette crise repose désormais sur un équilibre précaire entre le contrôle des prix promis par l’État et la bonne volonté de transporteurs fraîchement échaudés.




