SOCIÉTÉ

UNESCO / Soixantenaire de la Recommandation de 1966 : L’enseignant gabonais, entre prestige perdu et promesses non tenues

Ce lundi 5 octobre 2026 n'est pas une simple date au calendrier. C'est un rappel solennel adressé aux Nations. Sous la bannière « Aux côtés du personnel enseignant : 60 ans à protéger la profession, promouvoir la condition enseignante et façonner nos futurs », la planète éducative célèbre le soixantenaire de la Recommandation OIT/UNESCO de 1966. Un texte fondateur, socle moral et juridique de la condition enseignante, aujourd'hui en pleine révision.

L’Organisation l’affirme avec lucidité : l’école de 1966 n’est plus celle de 2026. De nouveaux défis bousculent la salle de classe : la révolution numérique et l’intelligence artificielle, le dérèglement climatique, l’exigence d’inclusion, les migrations et les déplacements massifs de populations.

Autant de mutations la poussant à repenser la Recommandation sur trois axes majeurs devenus fragiles : la dimension symbolique, lorsque le prestige du métier s’effrite ; la dimension professionnelle, lorsque l’autonomie et la participation des enseignants à l’élaboration des politiques publiques demeurent limitées ; la dimension matérielle enfin, lorsque salaires, charge de travail et conditions d’exercice interdisent tout épanouissement.

À Paris, au Siège de l’UNESCO, la célébration mondiale donnera le ton. Ouverte par le Directeur général Khaled El-Enany, elle rassemblera ministres de l’Éducation, représentants de l’OIT, de l’UNICEF et de l’Internationale de l’Éducation, chercheurs, syndicalistes et enseignants venus des cinq continents. Point d’orgue de la journée : la remise de la 9e édition du Prix UNESCO-Hamdan, distinction prestigieuse consacrant des projets novateurs au service du développement professionnel.

Mais cette célébration internationale résonne au Gabon comme un examen de conscience. Ici, la dure réalité du terrain donne à ce soixantenaire une saveur amère.

Depuis décembre 2025, en pleine Ve République, le système éducatif national vit au rythme d’une paralysie historique. Un mouvement d’ampleur, porté par la plateforme SOS Éducation – La Base, en rupture avec les syndicats traditionnels jugés trop conciliants, a vidé les salles de classe. La revendication centrale demeure connue de tous : la régularisation de 27 000 situations administratives en souffrance. Promotions bloquées, avancements gelés, présalaires jamais versés.

Les chiffres avancés par le Gouvernement en février 2026 illustrent l’ampleur du passif : mise en solde de 238 sortants de l’ENS et de l’ENSET, mise en présalaire de 692 instituteurs issus de l’ENIL et de l’ENIF, intégration de 108 enseignants des filières scientifiques, intégration de 1 810 enseignants bénévoles exerçant parfois depuis dix ans sans statut, et traitement de 4 000 dossiers sur 6 574 recensés. Un premier pas salué, mais jugé largement insuffisant par une base réclamant une régularisation immédiate et totale.

La crise a pris une tournure sociale inédite avec l’interpellation, en janvier 2026, de deux figures syndicales emblématiques, Marcel Libama et Simon Ndong-Edzo, pour trouble présumé à l’ordre public. Leur arrestation a cristallisé la colère et déplacé le débat du terrain administratif vers celui des libertés syndicales. L’Assemblée nationale, sous la présidence de Michel Régis Ndiaye, a tenté une médiation le 26 janvier, sans parvenir à un accord durable.

Dans les établissements, le quotidien reste précaire. De Tchibanga à Libreville, la rentrée 2026-2027 fut timide, avec des salles de classe vides malgré la présence de l’administration. Le manque d’enseignants demeure criant, les tables-bancs font défaut, les sanitaires restent défaillants et le matériel pédagogique arrive au compte-gouttes. Construire 2 250 places nouvelles, annoncer 2 000 salles de classe d’ici 2032, distribuer 1 000 tablettes et 500 écrans interactifs, lancer l’opération « Un enseignant, un titre foncier », tout cela reste vain sans une présence humaine formée et motivée pour occuper les lieux.

En tout début, la Recommandation internationale parlait déjà de reconnaissance matérielle et morale. Au Gabon, entre prestige perdu et promesses non tenues, cette reconnaissance ne saurait se limiter à des annonces budgétaires. Elle exige un dialogue franc, le respect des engagements pris et la restauration d’un climat de confiance. Protéger l’enseignant, c’est protéger l’école de la République. Faillir à cette mission, c’est condamner une génération entière à une année blanche aux conséquences irréversibles.

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