CULTURE

Le Parler « Tcham » : Signe d’Identité Culturelle ou Symptôme d’un Manque d’Instruction ?

Il fut un temps où la musique urbaine gabonaise s’écoutait comme une leçon de rhétorique, une satire sociale ciselée ou un manifeste poétique. De la génération des années 1990 jusqu’au milieu des années 2010-2016, les rappeurs arboraient une maîtrise de la langue française et un sens de la formule forçant l’admiration. Leurs textes, portés par une culture générale solide et des niveaux d’études avérés, véhiculaient des messages conscients, limpides et universellement accessibles. Mais avec l’avènement de la génération née autour des années 2017-2020, le paysage sonore s’est métamorphosé en un terrain d’expérimentations linguistiques déconcertantes laissant les aînés totalement pantois.

Aujourd’hui, la nouvelle scène gabonaise semble s’être donné pour mot d’ordre d’abandonner le sens commun au profit d’une forme d’ésotérisme musical. À l’instar des fidèles des églises de réveil pris d’une extase mystique et se mettant à « parler en langues », ces jeunes artistes s’expriment dans un langage hermétique, une véritable bouillie où seuls l’artiste et son cercle d’initiés trouvent un sens. Ce parler des anges d’un genre nouveau tire ses racines d’un phénomène bien précis : la Tcham. Née entre les murs de la Prison Centrale de Libreville, cette sous-culture a d’abord été façonnée par des détenus en quête d’occupation et désireux de déconstruire le français pour créer un code secret échappant à la vigilance des gardiens.

Exporté hors des barreaux, ce jargon de rue a rapidement envahi les quartiers populaires avant de devenir le moteur de la création musicale de la jeunesse. Les figures de proue de cette vague, à l’image d’artistes très populaires auprès des adolescents tels que : Donzer, Skoolio, Loiseau Rare, Fetty Ndoss, Général Itachi, EJ, Petit Mandela, Dementos, ou encore Tukinkin, ont popularisé une esthétique où la forme écrase totalement le fond. Leurs morceaux regorgent désormais de néologismes abscons et de formules cryptiques résonnant comme des mantras incompréhensibles.

Pour le citoyen ordinaire ou l’amateur de beaux textes, écouter ces titres revient à assister à une cérémonie religieuse dans une langue inconnue. Des expressions étranges comme « La Nga » : La fille , la copine ou l’épouse ; « Le Ndoss / Le Bangando » : Le mec du quartier, le gars débrouillard ou le voyou ; « Le Djadji » : Le grand frère ou l’aîné ; « Alo » : Une balance, une poule mouillée ; « Le Ndem » : La poisse, le problème, ou le fait de paniquer ; « Je fia / Je wanda » : J’ai peur / Je suis surpris, étonné ; « C’est Kinda » : C’est impressionnant, lourd ou étonnant ; « Le Nguembe » : La galère, la pauvreté passagère ; « Taper l’achat / Chiba » : Voler, piquer quelque chose ; « Casser le nang » : Dormir ; « Mapaner » : Aller dans le quartier (mapane) ou se déplacer ; « Bail le chibat » : Payer sa dette ou assumer les conséquences ; « Pinto / Tracer » : Fuir, filer à toute vitesse… sont scandées en boucle sur des rythmes effrénés. Ces termes, juxtaposés sans logique grammaticale apparente, remplacent la réflexion et le message conscient par une juxtaposition d’onomatopées et de codes de rue. Ce, relevant autrefois de l’art du récit s’est transformé en un assemblage de sonorités brutes où le sens s’évapore complètement.

Cette rupture générationnelle soulève une réelle inquiétude quant au fondement de la création artistique au Gabon. En troquant la clarté de l’expression contre un dialecte fermé et marginal, la nouvelle vague prend le risque d’enfermer sa musique dans un ghetto linguistique. Si cette stratégie d’authenticité brute séduit une jeunesse en quête de repères identitaires et d’exutoire, elle consacre surtout le règne d’un appauvrissement textuel déguisé en tendance moderne. Il reste à savoir si ce langage secret saura traverser l’épreuve du temps ou s’il s’éteindra dès que la mode de la Tcham aura fini de lasser ses propres fidèles.

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