Gants d’or, patrie d’adoption et abandon : L’incroyable et triste odyssée de Blaise Makam Djeuta, le boxeur camerounais devenu vice-champion d’Afrique pour le Gabon
Il fut un temps où son nom faisait vibrer les cordes des rings africains et lever le drapeau vert-jaune-bleu. Blaise Makam Djeuta — Blaise Makam ou Blaise Makam —, a porté haut les ambitions pugilistiques du Gabon. Vice-champion d’Afrique à l’île Maurice en 2009, athlète polyvalent et redoutable encaisseur, il incarne aujourd’hui l’un de ces drames silencieux du sport national : celui de l’icône abandonnée à elle-même une fois les projecteurs éteints. De Libreville à l’exil européen, voyage au bout de la résilience d’un champion oublié.
Né le 4 février 1985 à Mbouda au Cameroun, c’est à l’âge de 17 ans que le jeune Blaise enfile ses premiers gants au camp de l’unité de Yaoundé. Très vite, son style offensif et sa puissance foudroyante en font une terreur des circuits amateurs. Sacré champion du Centre chez les 69 kg en 2004, puis vainqueur de la Coupe nationale par équipes en 2005, le jeune boxeur se heurte pourtant déjà aux premières injustices institutionnelles et au manque de soutien, alors que ses parents vivent modestement au village.
C’est le Gabon qui offrira une nouvelle patrie sportive à ce talent brut. En 2008, il s’installe à Libreville et intègre le mythique 105 Boxing Club. Sa réputation le précède, validée par une série de victoires par KO qui électrisent le public gabonais. En mars 2009, il s’adjuge le titre de Champion de l’Estuaire chez les 81 kg après une victoire mémorable face au cador national, Avono Obiang Charles Ahmed.

Le Gabon tient son champion, et la Fédération ne s’y trompe pas. Pour intégrer la sélection nationale en vue des Championnats d’Afrique à Vacoas, à l’Île Maurice, on lui demande un sacrifice de taille : descendre dans la catégorie des 75 kg. En grand professionnel, il accepte ce défi. Ce sacrifice paiera : il monte sur la deuxième marche du podium continental, gravant le nom de Blaise Makam dans les archives officielles de la boxe africaine sous les couleurs gabonaises.
Le destin d’un boxeur tient souvent à quelques millimètres de chair déchirée. En 2011, lors des Jeux Africains de Maputo, au Mozambique, Blaise Dzong survole les huitièmes de finale face au représentant de la République Démocratique du Congo. En quart de finale, alors qu’il domine largement le boxeur ghanéen aux points par un score de 11 à 7, le combat est brutalement interrompu au deuxième round. Verdict : une grave blessure à l’arcade sous-sourcilière. Ce traumatisme sera le point de bascule de sa vie, jouant un rôle déterminant dans les complications oculaires qui frapperont l’athlète quelques années plus tard.

L’année suivante, le rêve olympique de Londres 2012 s’invite à Bakou, en Azerbaïdjan, pour la première phase qualificative des Championnats du monde amateurs. La délégation gabonaise fait le déplacement, mais des défaillances logistiques et administratives incompréhensibles empêchent finalement les boxeurs de monter sur le ring. Un fiasco managérial qui brise l’élan de toute une génération d’athlètes.
Pourtant, l’homme est un athlète hors norme, doté d’une polyvalence rare. Capable de courir le 100 mètres en 12,50 secondes, le 200 mètres en 26 secondes, ou de boucler les 10 kilomètres du marathon de 2013 en 35 minutes, Blaise Makam Djeuta s’essaiera même plus tard au rugby à sept à Libreville en 2015, participant à plusieurs tournois locaux. Mais le corps a ses limites que la gloire ne peut plus masquer.

De retour de Bakou, alors qu’il jette ses dernières forces dans la préparation du ultime tournoi qualificatif olympique prévu au Maroc, le champion subit une baisse drastique de sa vision à l’œil droit. Le diagnostic est sans appel : décollement de la rétine, séquelle directe des traumatismes accumulés et des coups reçus à Maputo pour la patrie.
Si le ministère des Sports gabonais assume à l’époque ses responsabilités en prenant en charge deux évacuations médicales cruciales en Afrique du Sud en 2013 pour stabiliser sa vue, la suite sera une lente et douloureuse descente aux enfers. Privé de ring, le champion devient invisible. Pire, il se retrouve piégé dans un imbroglio administratif complexe à Libreville, subissant même une privation de liberté liée à ses documents de voyage et à des procédures migratoires, avant d’être finalement totalement blanchi et libéré après examen de son dossier.

Comment un athlète ayant abdiqué sa propre santé pour faire briller le Gabon a-t-il pu se retrouver ainsi livré à lui-même, démuni et sans filet de sécurité sociale ou professionnelle ? La trajectoire de Blaise Makam pose la douloureuse question de la gestion de l’après-carrière de nos héros sportifs. Face à l’indifférence et aux portes closes, le vice-champion d’Afrique a dû troquer ses gants contre le précaire destin de l’exode.
En 2021, il quitte le continent pour la Turquie, survivant grâce aux travaux de force dans le secteur du textile et de l’industrie.En 2023, c’est l’enfer de la route migratoire vers la Grèce. Après plusieurs tentatives dramatiques interrompues en mer, il parvient finalement à rejoindre la terre ferme pour courber l’échine dans les exploitations agricoles helléniques. Mais le boxeur n’abdique jamais. Le 9 janvier 2024, en passant par Lisbonne après plusieurs voyages avortés depuis Athènes, il atteint enfin la France. Cette arrivée marque le début d’une nouvelle étape de reconstruction personnelle et professionnelle, loin, bien loin des rings de l’Estuaire.

Il est temps que les instances sportives nationales regardent en face le miroir de leurs manquements, afin que plus jamais un vice-champion d’Afrique n’ait à chercher sa dignité sur les routes de l’exil.




